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Expositions universelles et sciences de l’Homme à Paris au XIXe siècle

Palais de l'Exposition Universelle de 1867 : [estampe], Mathis J. illustrateur, source Gallica.bnf.fr
Palais de l’Exposition Universelle de 1867 : [estampe], Mathis J. illustrateur, source Gallica.bnf.fr

Expositions universelles et sciences de l’Homme à Paris au XIXe siècle

Les expositions internationales, universelles ou spécialisées, ne sont pas seulement des fêtes du commerce et de l’industrie, même si la célébration du progrès technique y demeure l’objectif affiché. En décidant en 1855 d’accueillir l’ensemble des productions humaines et d’être ainsi « universelles », elles endossent un autre rôle, devenir des acteurs importants dans les échanges intellectuels, artistiques et culturels entre les pays, voire entre les continents.

Véritables fenêtres sur le monde, ouvertes sur des pays qui ne peuvent se prévaloir d’appartenir au cercle restreint des nations industriellement développées, mais qui ambitionnent de participer car les enjeux sont importants pour eux en termes économique, commercial ou diplomatique, les expositions fournissent à un public majoritairement européen, qui souvent n’a ni les moyens ni même l’envie de voyager, des représentations du monde qui rencontrent les images mentales qu’il a glanées dans ses lectures du Magasin pittoresque ou du Tour du monde.

Dans une époque où des sciences nouvelles, archéologie, paléontologie, anthropologie, ethnologie, s’élaborent, obtiennent pignon sur rue (chaires d’enseignement, congrès, musées…) et se muent en disciplines académiques, les expositions sont un relais efficace pour mieux les faire connaître et adopter du grand public. Tout comme les expositions ont contribué à familiariser le public avec la technique, elles contribuent aussi à lui rendre plus accessibles ces sciences de l’Homme qui se construisent alors, fût-ce sous des formes pittoresques comme la pyramide de Xochicalco reconstituée sur le Champ de Mars en 1867. D’autant que les voyageurs et explorateurs eux-mêmes qui parcourent la planète apprécient volontiers, comme Ujfalvi, Hugues Kraft, Désiré Charnay et beaucoup d’autres, de présenter leurs collectes dans les enceintes des expositions, avant de les confier aux collections publiques.

Des considérations de rentabilité financière s’en mêlent, poussant les organisateurs des expositions à favoriser des attractions « exotiques » dont ils savent qu’elles attireront un public nombreux. Ainsi, artisans de chibouques, tireurs de pouss-pouss, danseuses du ventre et autres bijoutiers africains proposent une « ethnologie du pauvre », à la limite entre découverte de l’autre et divertissement populaire, qui va être un élément décisif dans le succès des expositions.

Christiane Demeulenaere-Douyère
Conservateur général honoraire aux Archives nationales (Paris)
Chercheur associé au Centre Alexandre Koyré, UMR 8560 /CNRS-EHESS-MNHN, Paris

Bibliographie :

  • « Avant les expositions coloniales. Les colonies dans les expositions industrielles et universelles du xixe siècle », dans Archives municipales de la ville Marseille, Désirs d’ailleurs. Les expositions coloniales de Marseille 1906 et 1922, Marseille, Éditions Alors Hors du Temps, 2006, p.  23-31.
  • « Le Mexique s’expose à Paris : Xochicalco, Léon Méhédin et l’exposition universelle de 1867 », HISTOIRE(S) de l’Amérique latine, 3, 2009, p. 1-16 (revue électronique).
  • « Les expositions universelles sous l’objectif. La photographie dans les fonds des expositions aux Archives nationales (Paris) », dans Ana M. Cardoso de Matos et Irina Gouzévitch (dir.), Expositions universelles, musées techniques et société industrielle / World Exhibitions, Technical Museums and Industrial Society, Lisboa, Ediçoes Cilibri/CIDEHUS-UE/CIUHCT, 2009, p. 165-178.
  • « 1867: Los Parisinos descubren el México antiguo », Istor. Revista de Historia Internacional, n° 50, año XIII, Otoño de 2012, p. 283-311 (ISSN: 977165-171015).
  • [dir. avec Anne-Laure Carré, Marie-Sophie Corcy et Liliane Hilaire-Pérez], Les expositions universelles en France au xixe siècle. Techniques. Publics. Patrimoines, Paris, CNRS Editions, Collection Alpha, 2012 (présentation : http://www.cnrseditions.fr/Histoire/6659-les-expositions-universelles-en-france-au-xixe-siecle-sous-la-direction-de-anne-laure-carre-marie-sophie-corcy.html).
  • [dir. avec Ana Cardoso de Matos et Maria Helena Souto], The World’s Exhibitions and the display of science, technology and culture: moving boundaries, Quaderns d’Historia de l’Enginyeria, Barcelone, 2012, vol. 13 (en ligne sur http://upcommons.upc.edu/revistes/handle/2099/12864).
  • « World Exhibitions: a gateway to non-European cultures? », dans Ana Cardoso de Matos, Christiane Demeulenaere-Douyère et Maria Helena Souto (dir.), The World’s Exhibitions and the display of science, technology and culture: moving boundaries, Quaderns d’Historia de l’Enginyeria, Barcelone, 2012, vol. 13, p. 81-96. (en ligne sur http://upcommons.upc.edu/revistes/handle/2099/12864).
  • « Entre archéologie savante, intention politique et divertissement grand public : la révélation du Mexique ancien dans les expositions universelles parisiennes (1867-1889) », dans Christiane Demeulenaere-Douyère et Liliane Pérez (dir.), Identité, altérité et mondialisation : l’expérience des expositions universelles, à paraître.

 

Les archives du Muséum pour éclairer la connaissance des sciences naturelles en Pologne et Lituanie au XIXe siècle

Le cabinet zoologique de Varsovie (moitié du XIXe siècle)
Le cabinet zoologique de Varsovie (moitié du XIXe siècle)

Le XIXe siècle constitue une période de développement dynamique des sciences naturelles en Pologne et en Lituanie. Héritiers de la République des Deux Nations, partagée entre trois puissances étrangères (Russie, Autriche et Prusse), ces deux pays traversent une période de 123 ans (1795-1918) d’occupation. Une grande partie des activités et des institutions scientifiques, interdites ou limitées, se développent à l’étranger, principalement en France. C’est une spécificité polono-lituanienne de l’histoire des sciences en Europe. Autre caractéristique, les initiatives de développement des recherches dans ces pays sont souvent influencées par la pensée naturaliste et les institutions scientifiques françaises. Les archives du Muséum national d’histoire naturelle conservent à cet égard de nombreux documents cruciaux pour comprendre l’histoire des sciences naturelles en Pologne et en Lituanie.

L’importance de l’enseignement au Muséum national d’histoire naturelle dans la formation des élites scientifiques polonaises doit être remarquée. Les listes des auditeurs de cours de minéralogie, de botanique, des visiteurs du cabinet anatomique, des excursions géologiques, témoignent du rôle qui joua la France dans les pays où l’enseignement supérieur ne pouvait pas se développer librement. Ces documents complètent les rapports et les mémoires d’étudiants polonais et lituaniens comme Staszic, Drzewiński, Jarocki, Domeyko. Les collections du Muséum jouaient alors le rôle de modèles dans la création des principaux cabinets et musées d’histoire naturelle en Pologne et en Lituanie. Paris fut aussi souvent la première étape d’un voyage vers l’Amérique du Sud ou l’Afrique comme dans les cas de Jelski, Taczanowski et Sztolcman qui préparèrent au Muséum leurs explorations des tropiques.

Au cours du XIXe siècle, les sciences naturelles françaises jouèrent un rôle primordial dans tous les centres académiques de Pologne et de Lituanie (Cracovie, Vilnius, Krzemieniec et Varsovie). Les sujets de recherches, l’échange des idées et des collections mais aussi la politique et la vie quotidienne des savants témoignent de cette influence que l’on redécouvre à l’étude de la correspondance échangée par les naturalistes de ces centres de recherche (Horodecki, Jundziłł, Besser, Estreicher, Tyzenhauz, Taczanowski, Markowski, Zejszner) avec leurs professeurs et collègues de France.

Piotr Daszkiewicz

Retrouvez les images de la conférence ici

 

René Verneau et l’étude des Aborigènes guanches des Îles Canaries

Le professeur René Verneau (1852-1938)
Le professeur René Verneau (1852-1938)

En 1877, René Verneau (1852-1938) effectuait son premier séjour d’étude aux îles Canaries. Son objectif était de tester les théories de ses mentors scientifiques du Muséum national d’histoire naturelle, Ernest-Théodore Hamy et Armand de Quatrefages, sur les rapports entre la race de Cro-Magnon, définie depuis 1868, et les populations aborigènes des Canaries, appelées collectivement guanches d’après les études de Sabin Berthélot en 1842.

Cette idée, déjà avancée par Paul Broca, faisait partie d’une démarche scientifique plus large, celle de l’enquête sur les origines ethniques des populations d’Europe et d’Afrique du Nord, déclenchée par le processus de colonisation de ces derniers territoires. Concrètement, en Espagne péninsulaire, l’étude des populations aborigènes des Canaries fut liée à cette époque à une théorie sur les origines de la « race ibérique », mise en relation avec les populations préhistoriques du nord de l’Afrique, dont les berbères.

Publié en 1876, Los aborígenes ibéricos o los Bereberes en la Península ouvrage de Francisco María Tubino – secrétaire de la Société d’anthropologie espagnole de Madrid –, mobilise études anatomiques, données archéologiques et observations ethnographiques à l’appui de cette théorie née dans un contexte d’échanges étroits entre anthropologues français et espagnols.

Cette communication vise à replacer dans leur contexte historique les études de Verneau à propos de l’anthropologie des populations canariennes et à s’interroger sur le rôle des transferts scientifiques au-delà des frontières nationales dans la production du savoir. Finalement, on va prêter aussi attention à la formation des collections anthropologiques canariennes à Paris, en particulier dans la Section d’Anthropologie organisée pendant l’Exposition Universelle de Paris de 1878 au Palais du Trocadéro.

égalementThe Free Dictionary: De façon égale, identique: Ces deux idées sont également intéressantes.

Évolution des expositions du Muséum

L’ancienne Galerie de zoologie du Muséum

Le concept d’exposition tel qu’il pourrait être très schématiquement défini – présentation publique d’une sélection d’éléments en collection en vue de la transmission d’un message – ne recouvre qu’une période, relativement tardive, des 4 siècles d’histoire des musées.

Au Muséum, l’on pourrait fixer à l’inauguration des galeries de 1898 cette innovation qui marque la rupture entre, d’une part, la conception de lieux qui visaient à l’exhaustivité en s’apparentant à des réserves visitables scénographiées, comme la galerie de zoologie de 1889 et, d’autre part, la galerie de paléontologie avec son troupeau de l’évolution, serait-il encore fragmentaire en 1898. Quelle que soit la mutation à l’œuvre entre ces formes de mise à voir les collections, cette évolution est – comme les présentations antérieures – déterminée par la volonté de scientifiques soucieux de promouvoir et faire partager certains aspects de leurs disciplines.

Cette mutation, puis l’évolution des expositions, reflète ainsi principalement des évolutions des idées scientifiques et témoigne souvent de tensions entre telles ou telles écoles, parfois au sein même du Muséum, jusque dans le courant du XXe siècle.

Depuis quelques décennies, la professionnalisation des métiers de l’exposition, la remise en cause du concept de propagation des idées scientifiques au profit de celui de médiation prenant en compte les questionnements des scientifiques et de la société puis, plus récemment, l’emprise de l’économie du loisir, amènent les scientifiques, au Muséum comme ailleurs, à négocier avec de nouveaux acteurs la politique culturelle de leurs établissements.

Dans ce nouveau contexte, les expositions – réalisées ou rejetées – reflètent non seulement les avancées et tensions liées au savoir scientifique, mais aussi les approches des divers acteurs.

L’analyse des expositions ne peut plus se réduire comme dans la longue période précédente à leur dimension « de miroirs épistémologiques de l’évolution des idées scientifiques », tant elles témoignent des nouvelles hiérarchies à l’œuvre au sein des institutions scientifiques et muséales.

Michel Van Praët

 

Références

« Les expositions scientifiques “miroirs épistémologiques” de l’évolution des idées en sciences de la vie », Bulletin d’Histoire et d’Épistémologie des Sciences de la Vie, 1995, 2 (1), p. 52-69.

« Muséums et collections d’histoire naturelle : quelle place dans l’histoire des musées ? », Histoire de l’Art, 2008, 62, p. 11-18

Les Grimaldi en leur cabinet de curiosités

Cabinet de Joseph Bonnier de La Mosson (1702-1744) à la médiathèque du Muséum national d’histoire naturelle 

Les Grimaldi en leur cabinet de curiosités
Les princes de Monaco, la science et le Jardin du Roi

 

Jusque-là seigneur de Monaco, Honoré II (1597-1662) prend, en 1612, le titre de prince. En 1641, il se place sous la protection du roi de France qui confirme, par le traité de Péronne, sa souveraineté. Parallèlement à son effort d’affirmation politique, il s’attache à intégrer la société européenne des princes en adoptant les pratiques culturelles de la distinction monarchique.
Souverains à Monaco et grands aristocrates en France, les Grimaldi constituent, au XVIIe siècle, des cabinets de curiosités. Miroirs de souveraineté, substituts de regalia ou de mirabilia, ces objets rares et précieux publient l’éminence de la dynastie aux yeux des visiteurs de leur palais, en particulier des voyageurs savants en route vers l’Italie. Leur qualité en fait des hôtes choyés par les princes. Même si certains, comme le mathématicien Bernouilli ou l’astronome Cassini n’ont qu’une vision rapide et lointaine de la Principauté, d’autres, comme le géologue Saussure, le naturaliste Millin ou le médecin botaniste Fodéré usent de leur regard de spécialistes pour décrire les spécificités du petit État dans leur discipline. Certains s’arrêtent, comme le père jésuite Laval, en 1719, pour faire des expérimentations devant le prince Antoine Ier (1661-1731), qui, dans sa bibliothèque, conserve des outils de géométrie. Amateur d’art et esprit éclairé, Jacques Ier (1689-1751) achète, quant à lui, des instruments du cabinet de Bonnier de La Mosson. La provenance prestigieuse de ces objets distingue et sanctionne sa curiosité. À la fin du XVIIIe siècle, la science devient « utile » et objet de gouvernement. Honoré III (1720-1795) commande des mémoires sur la culture du mûrier. Il fait venir de façon précoce des chevaux anglais pour améliorer la race normande et recourt à l’expertise d’un agronome d’outre-Manche pour mettre en valeur ses terres. À Monaco, il fait évaluer par le géologue Faujas de Saint-Fond un filon charbonneux qui, un temps, fait croire à une possible industrialisation de la Principauté. Homme de son temps et des usages de son ordre, le dernier prince d’Ancien Régime sacrifie à la frénésie mesmérienne et à la mode parisienne des expériences publiques. Même si l’histoire continue à être un goût dominant, les « sciences et arts » sont bien représentés dans les bibliothèques des Grimaldi au siècle des Lumières. Quelques ouvrages savants et techniques leur sont dédiés. Les jeunes princes reçoivent les rudiments d’une éducation scientifique, en particulier dans le domaine des mathématiques. Georges Cuvier est même, pendant la Révolution, le précepteur fortuit du futur prince Honoré V (1778-1841). L’exemple des souverains entraîne quelques sujets, gens de cour ou ecclésiastiques de la Principauté, à s’investir dans les sciences. Le milieu naturel local les amène souvent à s’intéresser à la botanique. Lamarck, en garnison à Monaco, y aurait d’ailleurs fait ses premières observations.
Si, dans le domaine du connoissorship scientifique, les Grimaldi suivent les usages de leur temps, peut-être plus qu’ils ne les précèdent, ils instrumentalisent les sciences et les savants à des fins de reconnaissance culturelle et de légitimation politique. Laboratoire des grandes cours européennes, le palais de Monaco peut ainsi être vu comme un observatoire privilégié des rapports qu’entretiennent aux XVIIe et XVIIIe siècles, les princes et les savants et un marqueur de la propagation de la culture scientifique jusque dans les petites cours.

 

Thomas Fouilleron
Directeur des archives et de la bibliothèque du Palais princier de Monaco
Docteur en histoire – Chercheur associé au Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine (EA 1193 – Université de Nice Sophia Antipolis)